L’art de la stupidité

Cette semaine, deux ouvrages ont inspiré un article et méritent clairement le coup de lecture !

2018, un pavé dans la mare est lancé : celui de la stupidité ! Ou de la connerie. Question de vocabulaire. L’historien Carlo Cipolla a ouvert la brèche en 1976 avec ses « lois fondamentales de la stupidité humaine » paru discrètement dans un recueil italien. Et puis, deux décennies plus tard, les francophones, Jean-Yves Thalmann et Jean-François Marmion (entouré d’acolytes de renoms) ont pris le relai sans langue de bois ! Coup de projecteur sur ce fascinant sujet…


La connerie[1] nous touche tous mais pourtant, elle reste un sujet peu étudié par les spécialistes de la psychologie humaine. Il est presque étonnant d’ailleurs qu’elle n’ait jamais été définie par les scientifiques, alors que nous savons bien aujourd’hui que comprendre les mécanismes à l’origine de nos comportements nous donne accès à la possibilité de les modifier. Il y a un réel manque d’intérêt collectif pour la stupidité. D’une part, parce que le thème de l’intelligence est bien plus tendance, des publications scientifiques aux ouvrages de vulgarisation, nous renvoyant certainement à une dimension de nous-même plus acceptable. D’autre part, parce qu’il est très difficile de mettre en place des protocoles de stupidité en laboratoire !


« J’ai entrepris jadis une recherche sur la connerie. Les premiers résultats étaient très encourageants. Et puis les volontaires pour constituer la population d’expérience, c’est pas ça qui manque. C’est le temps qui m’a fait défaut. Alors j’ai espéré qu’un de mes étudiants s’emparerait de mon idée, de mon projet. Un beau sujet de thèse ! Eh bien non ! Ma proposition les mettait mal à l’aise… Le sujet manquait de respectabilité… Et la notion en question, ils la voyaient mal comme un objet de science. Il y a comme ça un tas d’objets qui courent les rues et que les psychologues laissent filer. »

Expliquait René Zazzo dans son texte « Qu’est ce que la connerie, Madame ? » paru dans l’ouvrage Où en est la psychologie de l’enfant ? (Denoël Gonthier, 1983).


Pourtant, la stupidité, nous la rencontrons partout. Qu’elle émane de nous ou des autres. Au travail, à la maison, dans la rue… Mais quelle imbécile je suis, lorsque je félicite ma cousine éloignée pour son heureux événement… Alors qu’elle n’est pas enceinte !  Quel c** ce Jean-Marc, qui pour la centième fois fait la même bourde sur un dossier au boulot alors que ça n’est pas si compliqué. Quel idiot cet enfant, qui ramène une mauvaise note, alors que je lui avais pourtant bien dit de réviser sa leçon !


Et puis, il est particulièrement fascinant d’observer comment des personnes à l’intelligence certaine sont capables d’actes d’une stupidité folle ! Le phénomène nous paraît même paradoxal. Cette sensation vient certainement du lien -stupide ?- entre les notions d’intelligence et de stupidité. La stupidité est souvent définie comme un manque d’intelligence or, il serait plus pertinent de la considérer comme ce qui est contraire à nos intérêts, sans bénéfice et avec des conséquences potentiellement préjudiciables[2]. Il n’y a rien à gagner dans la stupidité alors que bien souvent le risque est élevé !


Il existe de plus une grande confusion entre compétence et performance : ce n’est pas parce que je dispose de compétences efficaces que je le suis toujours ! Lorsque je suis ivre, mon niveau de vocabulaire reste certainement élevé, mais on ne peut pas réellement affirmer que la qualité de mon propos soit au rendez-vous ! Il est donc important de considérer intelligence et stupidité comme deux dimensions distinctes. La stupidité comme la présence d’un état mental particulier plutôt que comme l’absence de compétences particulières, comme une caractéristique de certains comportements. Yves-Alexandre Thalmann nous rappelle par ailleurs qu’il ne faut pas confondre la bêtise, qui résulte d’expérience nous permettant de mieux comprendre notre environnement, avec les actes stupides pour lesquels l’auteur agit en connaissance de cause.


Un enfant jeune qui lance des cailloux dans l’eau alors que les baigneurs sont nombreux fait preuve de bêtise. Il n’a en général pas conscience de la portée de son acte. Alors qu’acheter un jeu via le compte Amazon de ses parents « sans faire exprès », s’en rendre compte, annuler la commande, effacer le mail de confirmation d’achat… Mais oublier le mail de confirmation d’annulation de l’achat relève d’avantage de la connerie !


Mais alors, qu’est-ce qui est à l’origine d’un acte stupide ?


L’observation empirique de ce type de comportements laisse entrevoir que l’état émotionnel et pulsionnel, le contexte et les biais cognitifs sont des facteurs de risque non-négligeables dans la mise en route d’actes stupides.


C’est pour vivre le frisson de la transgression que bien souvent nous faisons preuve de connerie. Il est très rare que cet acte soit issu d’une décision constructive, que ce soit pour tout de suite ou pour après. Vivre l’excitation de fumer dans les toilettes du lycée n’a que peu de bénéfices immédiats, comme différés.


Nous pouvons aussi nous souvenir de l’expérience de Milgram qui illustre comment le contexte peut avoir une incidence sur nos comportements. Menée dans les années 60, elle consistait à analyser le degré d’obéissance d’un individu face à une autorité dans le but de mieux comprendre ce qui a pu se passer lors de la Shoah. Les participants ont administré des chocs électriques (fictifs mais l’ignorant) à des sujets, encouragés par des pseudo-scientifiques en blouse blanche dont la posture visait à augmenter la pression sociale chez eux. Près de 65 % sujets sont allés jusqu’au bout, acceptant ainsi un comportement qui peut être extrêmement dangereux et préjudiciable pour autrui ! [3] Le fait de se conformer à l’autorité, mais aussi de chercher à plaire à ses pairs pour se sentir accepter nous pousse bien souvent à adopter des comportements stupides.


Il est séduisant de penser que l’intelligence peut nous prémunir des actes stupides. Erreur ! Réside ici toute la différence entre l’être et le faire : on peut être intelligent, cela ne veut pas dire qu’on fait de l’intelligence ! De la même manière faire une chose stupide ne signifie pas que nous sommes stupides. Saviez-vous que 63 % des gens pensent qu’ils sont plus intelligents que la moyenne d’après un sondage américain. Or, cet excès d’optimisme, ou ce « biais d’excès de confiance » comme l’appelle les spécialistes de la psychologie cognitive, a plutôt tendance à nous faire occulter les risques potentiels d’une décision.



« Le doute rend fou. La certitude rend con. »



Se croire intelligent et unique a plutôt tendance à exacerber la stupidité. Si je me pense intelligent, je n’aurais pas tendance à remettre en question mon raisonnement et de fait, j’augmente le risque d’erreur. Et ce n’est qu’un exemple de biais, il en existe des dizaines d’autres : biais de confirmation, biais de croyance, erreur fondamentale d’attribution, effet Barnum, illusion de corrélation… Je vous laisse imaginer l’immensité du panel de conneries potentielles qui s’offre à nous !



Alors comment développer notre capacité « d’instupidité » [2], où notre capacité à ne plus être soumis à notre stupidité ?


1/ Considérer que nous pouvons être touché par les risques et se distancer de la croyance que nous sommes différents des autres.


2/ Passer de la réactivité à la réponse adaptée, en prenant le temps d’observer nos pensées, nos émotions, nos sensations avant de prendre une décision. Et pour cela, la Méditation de Pleine Conscience est hautement recommandée !


La stupidité n’est donc pas soumise au déterminisme de l’innée. Elle s’acquiert, et certains en sont des experts incontestables, mais elle peut aussi être contrecarrée.

Point d’enjeu de performance néanmoins !


« La connerie, c’est la décontraction de l’intelligence » disait Serge Gainsbourg.


Alors soyons stupide, mais choisissons les moments de connerie avec soin !




[1] Pour mieux comprendre ce phénomène, je vous invite à lire le délicieux ouvrage dirigé par Jean-François Marmion, rédacteur en chef de la revue Cercle Psy, avec notamment les contributions de Boris Cyrulnik, Antonio Damasion, Hoard Gardner, Nicolas Gauvrit et Tobie Nathan. [2] Yves-Alexandre Thalmann, Pourquoi les gens intelligents prennent-ils des décisions stupides ? Mardaga, 2018 [3] Pour comprendre l’expérience en 2 minutes c’est ici.

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